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dimanche 27 mai 2018

Cinquante ans pour me chercher, le reste de ma vie pour me trouver.

Présentation lors de journée d’échanges sur les interventions éducatives en autisme à la Haute école de travail social et de la santé – EESP, Lausanne le 23 mai 2018

Bonjour à toutes et à tous,

merci de m’accueillir au cours de cette journée d’échange autour de l’autisme.

Comme vous le savez, je suis là pour vous parler de l’AFFA (Association Francophone de Femmes Autistes) d'une part et vous apporter mon témoignage d'Aspergirl d'autre part. Oops, non ! Je ne peux plus utiliser ce terme, il a été
copyrighté, certains n'ont rien d'autre à faire 😂 ! Du coup, j'ai donc créé mon propre néologisme. Bon, je reprends donc ma phrase : je vais vous apporter mon témoignage d'Aspieragazza. 

La petite fille dans sa bulle qui s'amusait avec le monde des chiffres et des lettres. Merci à Loha, aspie, qui a su lire dans mon âme et le mettre sous ses crayons.





I En quoi consiste l’AFFA, comment est-elle née, quels sont ses buts ?



Avant d’entrer dans le vif du sujet, je vais me permettre un petit détour en vous montrant un petit montage que j’ai fait ce week-end (qui se trouve sur la chaîne Youtube dédiée à Yuka, chaîne qui est l’une des extensions de mon blog «S’il te plaît dessine-moi un chien-guide» (cliquer), (NB entre temps je l'ai transféré sur mon ma chaine AspiePsy), blog qui, pour la petite histoire, a récemment eu un petit frère : «S'il te plaît, dessine-moi un chien d'accompagnement pour autiste» (cliquer).

Comme l'homme de ma vie m'a fait un petit film d'une minute, autant le mettre ;-) 







Le montage de 7 minutes que je vous ai concocté est issu de Grey’s Anatomy, série médicale bien connue (je suis fan de séries médicales, qui sont certainement en lien avec mon vieux rêve inassouvi de devenir pédiatre. J’ai en effet renoncé à m’inscrire en fac de médecine en raison de mes énormes troubles exécutifs, je savais d’avance que je me vautrerais. J’ai beau avoir conscience aujourd’hui que ce n’était pas une voie pour moi, en admettant que j’aie réussi mes études théoriques, je ne serais jamais parvenue à tenir le rythme lors d’un internat, et encore moins à supporter le décès d’enfants). Mais il me reste un petit pincement au cœur de n’avoir pas pu suivre ma vocation et tout ce qui a trait à la médecine continue de m’intéresser. 

Bref cet épisode 11 de la série 14 n’a rien d’anodin. Je vous invite à écouter attentivement  tout le discours du Dr Amanda Bailey qui est devenue une patiente dans cet épisode. Je pense, enfin je l’espère, que vous comprendrez où je veux en venir.  



Je précise que toute ressemblance avec des faits, des personnes existantes ou ayant existé dans des centres de consultation pour autisme est purement fortuite. 

Pour la petite histoire, cette fiction ne raconte pas n’importe quoi. Le 7 septembre 2016, lors de l’émission médicale 36.9, ce sujet avait été abordé, je l’avais d’ailleurs mis dans mon blog dédié à l’autisme, l’AspiePhonissime (voir ici). 

Voici ce qui avait été dit sur l’infarctus du myocarde : «Les femmes ont une difficulté supplémentaire. Leurs symptômes sont souvent atypiques, très différents de ceux des hommes et banalisés même par leur médecin traitant. Les femmes sont autant victimes d'IDM que les hommes mais comme on a longtemps surestimé le rôle protecteur de leurs hormones et qu'en plus les études cliniques ne portaient que sur les hommes, on passe encore très souvent à côté du diagnostic». 

Ce discours commence à nous être familier ! 

Ce qu’exprime le personnage de Miranda Bailey, au delà du mémo sur les symptômes atypiques chez les femmes ce qu’elle dit de ses Tocs est tellement vrai ! «Et oui, j’ai un TOC et je n’ai pas honte de le dire ! Mais ce n’est pas mon histoire, ça n’en est qu’une partie ! Et si vous continuez de ne regarder que cette petite partie, si vous cochez la case maladie mentale, et refusez de vous intéresser à autre chose, il y a peu de chance que je reste en vie pour finir intégralement mon histoire !».

Faute de professionnels sachant réactualiser leurs connaissances, ce n’est certes pas du muscle cardiaque que nous allons perdre si on nous refuse l’accès à un bilan complet parce que nous nous retrouvons face à des pro qui ne connaissent que la clinique masculine de l’autisme. En principe, cette méprise ne devrait pas être mortelle. Enfin… sauf si la femme en question finit par se suicider bien entendu (je ne plaisante qu'à moitié, hélas). 

Les femmes dont le diagnostic aura été écarté à tort, tout comme celles pour qui personne n’y a même songé, subiront des thérapies qui n’en finissent pas, avec pour diagnostic dépression, anxiété généralisée, phobie sociale, anorexie, soit autant de diagnostics qui ne rendant compte que de ce qui existe en périphérie. 

Elles étaient tout de mêmes longues, ces 34 années  ininterrompues de suivi médical et 28 ans de psychothérapie, jusqu'à mes 50 ans, à ne me retrouver que face à des pros qui se contentaient de me demander si mange épicé, ou si je suis stressée, pour reprendre l’analogie avec l’examen clinique de Miranda Bailey. Quand le sage désigne la lune l'idiot regarde le doigt !  

Aussi longtemps que les médecins se contenteront de ne traiter que les dommages collatéraux d’un TSA passé inaperçu, les femmes autistes continueront à aller mal, passant d’échec en échec, s’épuiseront dans de vaines tentatives de sur-adaptation. Elles ne seront pas prêtes à désemplir les cabinets médicaux et paieront le prix fort. 

Notre association répond donc à une nécessité. 

En fin 2016, Magali Pignard, bien connue du monde de l’autisme en France, a écrit sur un groupe Facebook qu’elle souhaitait monter une association de femmes autistes et cherchait des collaboratrices pour dialoguer avec les autorités afin de faire avancer la cause.  «Qui me suit ?» avait-elle simplement questionné.

C’est ainsi que j’ai embarqué, avec 4 femmes françaises, dans la création, le 19 septembre 2016, de l’AFFA

Si vous visitez notre site, vous découvrirez de très nombreux témoignages de parcours de vie de nos membres.

Vous pourrez aussi trouver notre rapport d’activité de 2017. 15 mois après la création de notre association, au 4 janvier 2018, nous comptions 65 membres et au-delà de ces membres, il y a une centaine de femmes non diagnostiquées que nous accompagnons dans leur démarche diagnostique de TSA.


Nos axes d’action principaux sont : la sensibilisation sur les spécificités des femmes autistes, l’accompagnement des femmes dans leur démarche diagnostique.

Nous voulons sensibiliser :

1) aux sous-diagnostics chez les filles/femmes autistes.
Nous œuvrons entre autre à :
– la Sensibilisation des centres experts Asperger et Centres de Ressources Autisme sur la problématique de la fille, de la femme et de la mère autiste   
– la Participation au projet d'étude du Pr Mottron et al. sur l'autisme au féminin
– l’Intervention dans des universités pour la sensibilisation de l'autisme au féminin 
– la Contribution au groupe de travail national «Adultes» dans le cadre de l'élaboration du 4ème plan autisme sur le sous-diagnostic des femmes autiste et ses conséquences 
etc.  

2) à la prévention de la violence sexuelle faites sur les filles/femmes autistes :
– Intervention auprès des structures accueillant des filles et de femmes autistes
– Conférences sur les violences sexuelles subies par les filles et les femmes autistes, en institution fou non
– Formation des professionnels du Planning Familial Contribution au groupe national «Adultes» dans le cadre de l'élaboration du plan autisme sur les sous-diagnostic des femmes autistes et ses conséquences
– etc.

Marie Rabatel, notre présidente, œuvre énormément dans cette sensibilisation. Elle est ambassadrice du mouvement vert pomme qui veut attirer l’attention des pouvoirs publics sur la nécessité d’obtenir une révision des délais de prescriptions légaux qui empêchent bien trop de victimes à porter plainte. Les femmes autistes sont particulièrement vulnérables sur ce plan. Marie a contacté l’association FDFA «Femmes pour le Dire, Femmes pour Agir» dont la regrettée Maudy Piot, décédée le 25 décembre 2017, fut la présidente fondatrice en 2003.

Elle luttait en France contre la double discrimination dont sont victimes les femmes handicapée. Comme elle le clamait haut et fort : «nous sommes des citoyennes avant tout, le handicap étant dû aux hasard de la vie»


Marie leur apporte des informations sur le fonctionnement spécifique à l'autisme. Elle les rencontrera justement cette semaine à Paris. La FDFA sensibilise les différents professionnels tels que la police, les pompiers, etc. à la première prise en charge des femmes victimes de violences. Le focus sur les femmes autistes depuis le partenariat de l’AFFA se fera sous l’égide de Marie. Durant le 4ème trimestre de cette année, Marie devrait intervenir avec elles.

Une collaboration similaire avec nos centres LAVI serait bienvenue. 

II Il ne me reste plus qu’à vous apporter mon témoignage.

Je suis née et j’ai grandi à Bienne. Dans ce qui m’a été rapporté, j’étais dès ma tendre enfance, ultra sérieuse. J’ai une sœur qui a 16 mois de mois que moi qui était autant charismatique que j’étais mise à l’écart sans comprendre pourquoi. Avec ma famille nucléaire, nous n’avions pas une grande vie sociale, nous passions souvent nos week-end avec nos grands-parents maternels. Parfois, nous venions ici à Lausanne dans la famille de ma tante paternelle qui avait deux enfants respectivement âgés de 10 et 8 ans de plus que moi. Je les aimais beaucoup. Mais l’aîné ne s’intéressait qu’à ma sœur, jouait avec elle et m’ignorait alors que je n’attendais qu’une chose : être intégrée.

Lorsque j’étais décrite, c’était toujours par mes différences. Ex. quand ma sœur provoquait un rire après avoir raconté une blague, je répétais la même blague espérant obtenir la même réaction. Les adultes autour de moi se sentaient bien évidemment gênés. 

Lors du diagnostic, en cherchant des témoignages, mes parents étant décédés, ma cousine m’a rappelé que j’avais tendance à serrer les poings très fort (j’ai une photo de ce style à l’école) en riant très mécaniquement, de manière tout sauf naturelle. Quelque chose clochait, mais quoi ?

Il y avait ce avec quoi j’étais très rigide. De plus, j’avais de nombreuses peurs. 

J'ai été propre très vite, mon père a relié cela, et je pense qu’il avait raison, à ce que je détestais être mouillée. Cela implique l’utilisation rapide du pot. Mais… je refusais avec la dernière énergie de me servir d’autres pots que le mien ou d’être portée sur les wc. Suite à un énorme blocage de ma part et un départ précipité de chez mes grands-parents, mes parents ont pris la résolution,  et ils ont bien dû cacher leur joie, de transbahuter mon pot partout, pot qui, manque de bol, était très volumineux aux dires de ma mère. Une psychiatre spé de l’autisme a trouvé ce genre détail très précieux et parlant. 

J’ai parlé tôt et je pouvais être très répétitive, par ex. invariablement et durant tout le trajet, lorsque nous passions devant la même haie d’arbustes, je répétais Kapekapeka... (euh ça veut dire «ça pique».

J’avais de très nombreuses peurs, notamment des escaliers ouverts (je n’aime toujours pas), des portes tournantes (je n’aime toujours pas mais maintenant Yuka me fournit une bonne excuse, c’est peu pratique avec un chien-guide). D’ailleurs, j’ouvre une petite parenthèse, pour la petite histoire, ma déficience visuelle me fournit une autre excuse pour ma paraphernalia (je ne reconnais les nouvelles personnes que grâce à des détails, mais cela ne fonctionne pas toujours (ex. une personne que je ne connais pas change d’habits, je suis perdue. Genre j'ai 4 rdv le même jour pour une courbe de tension intraoculaire, 3 fois j'ai le même médecin. La 4ème fois... je ne sais pas... soit il a changé d'habits par une raison qui le regarde, soit c'est un autre toubib. Vous imaginez ma gêne, – je n'étais pas encore diagnostiquée –, j'ai dû faire soigneusement attention à ne pas évoquer les 3 autres rdv ne sachant pas si c'était avec lui que j'avais discuté préalablement ou pas... je n'ai pas osé lui confier l'état de trouble dans lequel j'étais). Évidemment maintenant on pense que c’est parce que je ne vois pas assez bien, ce qui est aussi vrai, selon la distance, que je ne reconnais pas les gens). Aux craintes que j’ai énumérées, s’ajoute un escalier rouge d’un magasin biennois. À dix ans, je ne bougeais pas si ma mère ne me donnait pas la main.  

J’avais pas mal d’auto-stimulations, de tics, mais ma mère en avait honte, me disant, «ça c’est pas normal !» donc j’ai dû apprendre à les cacher. J’allais fréquemment et cela jusqu’à assez tard, sur la balançoire devant la maison, ce qui dérangeait tout autant ma mère. J’écoutais la musique en boucle, parfois c’était vraiment juste quelques notes qui me plaisaient, un petit bout de violon au milieu d’une chanson par exemple, et je reculais sans cesse pour réécouter une dizaine de secondes. Mes cassette avaient une durée de vie limitée avec un tel traitement.

Quand on s’aventurait à jouer avec moi (j’avais un petit minimum de contact sociaux passant souvent par ma sœur du reste, nous étions 3 fratries de 2 dans mon immeuble, avec un jardin), j’étais rigide de chez rigide. ON ne dérogeait PAS avec les règles et ON jouait sérieusement  s'il vous plaît ! Quand on jouait à l’école et que j’étais prof, ma sœur était supposée vraiment calculer !  Quand nous étions plusieurs, bien sûr, ma sœur adorait modifier les règles, tricher avec les copains, et je protestais avec véhémence, si bien que ma mère me disait de monter – nous étions dans le jardin – parce «tout le monde est d’accord, sauf toi !» J'adoooore l'injustice (cela dit je manquais quand même de souplesse, mais l’injustice me rendait dingue). 

Je prenais tout sérieusement donc si on me demandait de compter lors d'un cache-cache, je comptais, et ne me rendais pas compte que tout le monde s’était barré pour jouer ailleurs sans moi, ce qui ne manquait pas de me blesser. Hélas, j’apprenais mal de mes expériences parce que cela m’est arrivé une tapée de fois. Ma mère me disait que c’était pour rire, qu’il fallait faire comme eux, ce à quoi je répondais que cela ne me venait même pas à l’idée. 

Mon truc, c’était les chiffres. J’ai vite compris la numération, à 3 ans je regardais le saut ski avec mon père non pas par intérêt pour le sport, mais pour lire les dossard à 3 chiffres, classer les sauts selon ce qui était communiqué. Là, c’était un des moments où mes parents étaient fiers de moi. 

Toute personne rencontrée avait droit à mon questionnaire : «quel âge tu as, combien tu mesures, combien tu pèses ?» Plus tard ce fut : «quelle est ta date de naissance ?» Je triais, classifiais.  


J’écrivais, dessinais de manière répétitive,  les lettres pas toujours placées dans le bon sens. 


Si vous pouvez lire, je ne me rends pas bien compte, vous verrez des séries de «Denise». Je suis née avec ce prénom que j'ai appris à détester de tout mon cœur, c’était encore un prénom différent, j’aurais préféré lorsque j’étais enfant, m’appeler Nicole par exemple, comme ma sœur, c’est nettement plus fréquent pour notre génération et je pense que j’ai confondu cela avec le fait d’être comme les autres et appréciée, Denise étant synonyme «pas comme les autres», de rejet pour moi. De plus, les blagues «C’est la D’nise, l’handicapée de la famille», ça va un moment… Le vilain petit canard familial que je suis en a eu marre et à un moment, j’ai hellénisé mon prénom, car j'ai une passion pour la Grèce et une camarade grecque lors de mes études ultérieures, m’avait dit qu’en Grèce, Dionysia, était un prénom apprécié (j’ai appris plus tard que ce sont les filles de bonne famille qui le portent). Je l’avais adopté comme pseudo sur les forum de discussion (enfin les fora) et une amie m’a fait remarquer que cela me va bien mieux que Denise. 

Mon intérêt pour le langage est arrivé plus tard j’avais une dyslexie phonologique qui m’a donné du fil à retordre. J’adorais le francophonissime, un jeu télévisé qui a commencé en 1969 (jeu qui m’a inspiré le nom de mon blog l’aspiephonissime) et j’admirais Maître Capello et ces «c’est de bon aloi !» ou «si je puis me permettre !» ainsi que le Père Ambroise qui m’a donné envie d’apprendre latin. Tout le monde me disait que ça aide à l’orthographe et comprendre le sens des mots, comme je pouvais le constater du reste lors du jeu… De plus j’ai découvert en 6ème la mythologie greco-latine, c’est devenu un intérêt spécifique et cela m’a donné envie d’y ajouter le grec ancien. Mon vocabulaire a explosé : en effet, je suis passionnée d’étymologie. Du coup, écrire «chrysanthème» m’est peu facile que «carotte» ou pire des noms avec la nasale [ɑ̃] à écrire avec «an» ou «en» si je ne peux pas piocher dans un étymon). Plus tard encore je me suis mise au grec moderne que je baragouine un peu. 

Vu mon côté archi sérieux, les photos étaient un calvaire pour moi, car je me faisais sans cesse dire que je n’étais pas photogénique. Comme en plus il fallait regarder vers le soleil, je ne supportais absolument pas et grimaçais (j'ouvre une parenthèse parce que cela peut s'avérer précieux comme information, c’est difficile dans mon cas de trier ce qui vient de ma déficience visuelle qui ne touchait que l’œil droit dans l’enfance – je cachais totalement cet œil amblyope – et ma sensibilité autistique. Les verres que vous voyez ne sont pas des lunettes de soleil, ni des filtres spécifiques au malvoyants, mais des filtres Irlen. J’ai la chance que mon opticienne qui ne faisait auparavant que de la basse vision soit aussi celle qui a entendu parler du syndrome d’Irlen en Suisse et qui peut faire réaliser des verres ad hoc, verres fabriqués ici mais teints aux États-Unis. Du coup, non seulement je suis moins éblouie, mais je fais moins extraterrestre – je n'avais pas besoin de ça – qu’avec mes anciens filtres typiques de malvoyant couleur-orange pétant. Cerise sur le gâteau, mon nystagmus diminue avec ces filtres). Bref, je ferme la parenthèse, ma mère a donc décidé de me donner un cours inédit : «apprendre à sourire». Elle m’a donné des indications précises : tu lèves un peu le coin des lèvres, tu entr'ouvres un tout petit peu les lèvres, on doit voir un tout petit peu tes dents… bref j’essayais d’appliquer la chose à la lettre. D’ailleurs j’ai dû faire le buzz quand le photographe est passé dans ma classe de première année primaire : mon tour venu, nous passions un à un, il m’a demandé de sourire. «Mais je souris, ma maman m’a dit de sourire comme ça !». Je ne me rappelle pas de la réaction exacte, mais je me doute qu’il a dû être interloqué :)


J’ai rencontré mon premier psy à 6 ans lorsque ma jardinière d’enfant m’y a envoyée, ne me sentant pas prête à entrer en première année, car j’étais trop sensible et trop dans mon monde (j’ai eu ses explications plus tard, à 22 ans, en stage chez elle). Le psy a recommandé de m’intégrer dans un programme où la première année primaire se faisait sur deux ans. 

Sauf que lorsque ma mère m’a expliqué ce qui s’était passé, juste au mauvais moment, car j’étais en 4ème année primaire, qui était décisive pour entrer en secondaire sans examen, donc dans la voie des études, me disant en substance que j’avais fait cette classe bizarre parce que j’étais retardée, cela a achevé de casser toute confiance que je pouvais éventuellement encore avoir en moi. Je n’ai jamais digéré.

Cette révélation en plus d’avoir été suspectée à tort de tricherie en maths en plus (je m’en rappelle parfaitement, c’est resté gravé, juste avant mon 11ème anniversaire, en septembre 1975) cela m’a fait entrer dans ma toute première vraie dépression avec plongée spectaculaire de mes résultats, si bien que non seulement je n’ai pas été admise sans examen, comme c’était prévu en début d'année à l'école secondaire, parce que je faisais partie des premiers de ma classe, mais j’ai aussi foiré l’examen d’entrée. Pour un cheveu.

L’année suivante, j’ai eu le pire harcèlement jamais connu en classe mais dans mon malheur, j’ai aussi eu l’un des meilleurs instituteurs que l’on puisse avoir. Il ne laissait pas passer cela, demandait des comptes, forçait le dialogue. Sur le moment, c’était douloureux, parce que cela attirait l’attention sur ma différence, alors que comme d’habitude, je ne voulais pas que cela se sache. Mais c’était allé bien trop loin, il fallait agir. 

J’ai décidé de retenter l’examen d’entrée à l’école secondaire, non pas par amour de l’école, j’avais commencé à la désinvestir, dégoûtée, mais pour échapper à cette classe car je ne voyais que ce moyen là. Sauf qu’en cas de réussite, je perdrais encore une année, pour entrer en 5ème année secondaire cette fois. Mes parents étaient contre, aussi mon instituteur a débarqué un jour sans prévenir chez nous et leur a dit que j’étais capable, qu’il fallait me laisser me présenter à nouveau. Des élèves qui ont réussi, nous étions 3, j’étais la seule pour laquelle il n’a pas dû se battre avec le rectorat pour être admise en secondaire, car j’ai braillement réussi l’examen.

J’ai immédiatement cartonné en entrant en secondaire, heureuse de ce dénouement et j’ai été mieux intégrée. Je suis devenue première de classe, j’ai eu des prix de promotion, pour mes 6 sur 6 de moyenne en maths mais je trouvais cela super normal puisque j’étais la plus âgée de la classe (et depuis l’enfance j’entendais : «ta sœur fait mieux que toi, et elle est plus petite»). 

Vous avez compris, j’étais toujours aux prises avec le discours familial, souvent maternel, et les critiques que je me prenais sans cesse. Chaque fois que j’essuie une critique ou un reproche, c’est pris très à cœur, je ressens physiquement un coup au thorax. J’ai peur ensuite de refaire la même erreur. En l’occurence, je ne voulais surtout pas avoir d’autres jugements du genre, ni qu’on me redise que je suis retardée, ce qui ce qui n’a évidemment pas manqué de survenir quelques fois. 

Je continuais à prendre très cher au niveau complexes, et d’ailleurs j‘ai commencé à faire compulsivement mes moyennes, pour tenter de rester première de classe sinon c’était la preuve absolue que j’étais nulle. Preuve que j’ai fini par avoir l’année suivante. J’ai commencé à être dépassée en terme d’organisation mais mes résultats étaient encore tout à fait bons, et même excellents, sauf en histoire géo. De plus, il fallait prendre des notes de cours, et j’en étais totalement incapable (cela a perduré en fac jusqu’à ce que je m’invente ma sténo personnelle). 

Cela étant, au-delà de ce que je ressentais à l’intérieur, j’ai commencé à me bâtir une réputation d’intello. Je l’ai préférée à celle que j’avais auparavant. Au moins, on parlait de ce que je réussissais plutôt bien à faire. Mes capacités langagières ont explosé avec le grec et le latin, même si j’étais nulle en dissertation. 

À l’adolescence, mon décalage s’est sérieusement accentué quand les filles ont commencé à s’intéresser aux fringues, aux garçons, au maquillage, au sortie. Je me souviens d’un moment de malaise un mercredi après-midi à la plage avec ma sœur et mes camarades. Elles riaient toutes  excitées avec des commentaires du style «il m’a regardé, il ma regardé !». Je me suis sentie désespérée, c’est là que j'ai pris conscience que j’étais… seule. 

J’étais toujours très docile, acceptais que ma mère me refile ses vieux vêtements qu’elle ne pouvait plus mettre parce qu’elle avait pris du poids et hélas, j’avais la bonne taille. Je vous laisse imaginer les rigolades. 

Mon adolescence a donc été… l’enfer sur terre.

Au gymnase (donc lycée), j’étais dans l’angoisse perpétuelle de mes résultats, j’avais de grosses difficultés. J’avais choisi une orientation classique car au moment du choix, j’avais des excellents résultats aussi bien dans les matière littéraires que scientifiques. Mais au gymnase, ça ne suivait plus : j’ai plongé dans les matières littéraires. Il n’était plus question d’étudier la grammaire et de remonter mes moyennes grâce à mon excellente logique. Il y avait des dissertations, explications de texte, et des versions en latin grec, soit autant de domaine où j’étais…. nulle. 

Ma prof de maths m’a demandé ce que je foutais en littéraire mais c’était trop tard our changer d’orientation. Ceci dit je ne regrette rien, j’ai énormément appris. 

Il y avait un souci, avec un certain niveau d’abstraction auquel je n‘accédais pas encore, et j’étais loin du niveau de mes camarades .

Je me rappellerai toujours d’«En attendant Godot», je n’y comprenais rien. Quant à mon sujet de matu, j’avais choisi Balzac, ma prof m’avait imposé «Peau de chagrin» alors que je me coltinais un pavé «Illusions perdues», en plus du «Père Goriot» et d'«Eugénie Grandet». Je ne pouvais pas le lire, j’ai tout tenté pour qu’elle laisse tomber, sans dire que ce livre m’angoissait abominablement. Je pensais vraiment cette peau de de chagrin qui diminuait au premier degré. 

Je ne l’ai donc pas lu, et pour ma chance, je suis tombée sur Eugénie Granget, et j’ai eu un coup d’illumination juste en préparant mon oral de matu, j'ai réalisé que le père d'Eugénie grelottait auprès du feu mais était réchauffé par son or, j'ai analysé ces contrastes. 

En parlant d’oral, j’ai cru pendant tout l’examen de latin, que mon prof était ravi, il me félicitait en souriant. J’ai compris en prenant connaissance de ma note qu’il s’était moqué de moi durant tout l’oral. Eh oui, j’ai de la peine à savoir reconnaître les sarcasme et l’ironie, je l’ai appris à mes dépens. 

Ensuite de quoi, je me suis étalée dans ma première formation universitaire, en orthophonie, qui a été suivi de l’une de me pires dépressions. J’ai ajouté une nouvelle problématique, la prise de poids sous antidépresseurs (je n’ai jamais réussi à récupérer ma ligne, j’étais mince avant et sans effort, et depuis mes 22 ans, je suis en yoyo perpétuel). 

En quittant le milieu familial, devant travailler pour financer mes études de psycho à Genève, j’ai commencé à prendre de la bouteille. Mise par hasard en duo avec un camarade suisse alémanique par un prof en TP parce que nous étions absents tous les deux le premier jour, nous avons démarré une longue amitié et décidé de faire ensemble tous les mémoires qu’il était possible de faire à deux, nous étions super complémentaires. Ce fut une belle amitié, des fou-rires partagés lors de nos nuits à travailler à la rédaction de nos mémoires, une rare amitié de 20 ans, mais hélas, il ne m’a plus répondu et je n’ai jamais compris pourquoi. Je ne sais pas si j’ai fait un faux pas social…

Il me trouvait très douée pour la recherche, me félicitait fréquemment et a affirmé plus tard, lorsque le diagnostic a été posé, quand j’avais 42 ans, qu’il avait été le premier à m’avoir dit que j’étais HP. À force d’encouragement, de félicitations sur ma plume qui s’est affinée à cette époque, j’ai amélioré ma pensée métaphorique, développé des habilités dans la compréhension du deuxième degré (cela dit je me fais encore fréquemment avoir en prenant, dans un premier élan, ce que je lis ou entends au sens littéral. C’est quand ce que je comprends est dénué de sens, ou que je ne trouve pas une blague drôle alors que manifestement je suis la seule à ne pas rire que je cherche ce qui m’a échappé). J’ai commencé à développer ma créativité, prendre de l’assurance, recevoir des compliments de plusieurs personnes sur mes idées originales, ma capacité à rebondir devant une difficulté. 

Les années post-diplôme ont été très difficiles. J’étais rejetée dans ma place de stage, super mal à l’aise. Je ne vous parlerai même pas des portes ouvertes : un supplices lorsqu’il s’agissait d’être autour d’un d’un cocktail à discuter à bâtons rompus.. 

Je m’arrête plus ou moins à mes 33 ans, il y aurait encore fort à dire, mais je n’aurai pas le temps. 

Je glisse juste trois commentaires : 

1° comme nous sommes en Suisse, je voulais vous informer qu’avec plusieurs aspies, nous avons créé une association en Suisse romande. L’assemblée constituante a eu lieu le 18 avril 2018. 


Nous nous appelons l’acube au sens de A puissance 3 (je ne suis manifestement pas la seule matheuse parmi les co-fondateurs puisque cela ne vient pas de moi :-) A puissance 3 pour  «Association d’Autistes Autonomes» ou «Association d’Adultes Asperger». Nous sommes une association faite par et pour adultes autistes. Nous avons pou but de favoriser et de soutenir les projets initiés par des adultes avec autisme. En bon a-cubistes, nous avons 3 co-présidents. 

2° De là découle la deuxième chose que je voulais dire : il y a un projet que je rêve de réaliser et il semble que je sois pas la seule. Yuka a tellement changé ma vie, me permettant de faire autre chose que passe mes journées derrière l’ordinateur, simplifiant mes contacts sociaux, elle brise la glace, que j’ai réalisé que si j’avais eu la chance d’avoir un chien d’assistance, à l’adolescence qui vienne en classe avec moi, comme cela se fait au Québec, un peu en France, cela aurait pu changer le cours de mon existence. Je rêve de créer une école qui forme des chiens d’assistance pour adolescents et adultes autistes (cela existe pour les enfants en bas âge, j’ai d’ailleurs ouvert mon blog à ce sujet). Il se trouve qu’un de nos co-présidents est éducateur canin et d’agility et il aimerait discuter de tout ça avec moi, car il eu la même idée que moi, et d’ailleurs nous avons eu la même idée sur la race de chiens à privilégier.  

3° Je suis tellement mordue par ce qui a trait aux chiens-guides, au chiens d’assistance, et bien en général (je n’y connaissais rien avant Yuka) j’ai également deux minettes qui ont des noms de Muse (Euterpe et Uranie), of course, que j'ai développé un nouvel intérêt spécifiques : l’alimentations pour chiens et chats. Je veux le meilleur pour mes boules de poils. 


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